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C’est quoi un manipulateur ?

Ce terme est souvent employé à toutes les sauces et nécessite quelques clarifications.

La manipulation est avant tout une dynamique relationnelle. Elle se met en place entre deux individus, liés par une relation qui ne peut se dénouer facilement et qui vivent un contentieux, une opposition ou une lutte de force. La manipulation n’est ni une tare, ni une maladie, ce ne sont que des moyens, hautement désagréables, parfaitement irrespectueux et subtilement malhonnêtes qui ont pour effet de faire perdre pied à l’autre afin maintenir sa propre tête hors de l’eau, pour prendre un certain pouvoir sur l’autre ou pour simplement obtenir ce qu’on n’ose ou n’arrive pas à obtenir autrement. Ce qui caractérise ces comportements c’est qu’ils témoignent de l’incapacité du sujet de considérer l’autre comme un protagoniste à respecter, qui a une pensée propre, une vision du monde bien à lui, des goûts personnels, un rythme propre, des priorités différentes et avec lequel une conversation sincère et respectueuse est possible. Le sujet impose sa vision du monde à l’autre et pour y arriver, il le dénigre, le critique, le ridiculise, caricature ses propos, élude les questions, évite le dialogue franc, accuse et culpabilise.

La manipulation peut être très asymétrique, mettant en scène une personne qui subit et en souffre, et qui est véritablement victime de l’autre, mais cette relation peut se manifester de manière bien plus symétrique, dans un affrontement manipulatoire réciproque, et le plus manipulateur des deux n’est pas toujours celui qu’on pense.

Nous avons tous accès aux comportements manipulatoires, cela ne fait pas de tout le monde des manipulateurs, heureusement. Ce sont toujours des moyens peu francs et relativement désagréables, mais chaque comportement pris séparément n’est pas dramatique, c’est la répétition, la quantité et la constance qui sont à la longue traumatisants. On parle d’une personnalité manipulatrice lorsqu’on se trouve face à quelqu’un qui n’utilise que ce genre de comportements. Il obéit à deux impératifs : ne jamais dépendre de l’autre et ne jamais se sentir inférieur. Il lui importe donc d’éteindre progressivement le pouvoir de l’autre, en le déstabilisant, en le critiquant, en lui mettant des bâtons dans les roues, comportements de violence larvée et sournoise, déguisée, discrète et tellement peu claire que bien souvent il ne le reconnaît pas lui-même. Il s’inscrit dans une relation dominant-dominé, qui ne prend en compte que ses intérêts propres, plutôt que dans une relation de négociation qui tiendrait compte des personnalités de chacun.

Mais ce qui est particulier et qui rend ce diagnostic difficile, c’est que cette stratégie de domination n’est pas toujours flagrante, ni constante. On peut croiser la route d’individus qui sont dans un premier temps assez charmants mais qui plus tard se révèleront coinçants, insistants, belliqueux, méfiants, brutaux, froids, suspicieux. Cette phase d’emprise non plus n’est pas toujours consciente, elle est nécessaire au manipulateur pour se faire aimer, pour assurer ou restaurer le lien, mais elle ne relève pas nécessairement d’un plan mûrement conçu et réfléchi. Il assure sa survie, cela lui paraît normal et ce besoin réapparaît donc régulièrement entre les crises, par des périodes d’accalmie qui prennent parfois des allures de raccommodage. Ce qui explique en partie pourquoi les victimes restent parfois si longtemps sous leur emprise.

Est-ce qu’un manipulateur peut prendre conscience de ses fonctionnements ? Rarement. Essentiellement parce qu’il ne comprend pas que les problèmes qui jalonnent sa vie (rejets relationnels fréquents par exemple), c’est lui qui les crée. S’il a conscience de sa dynamique, il n’en voit pas le caractère problématique. Une ouverture à la remise en question peut néanmoins apparaître en thérapie de couple, lorsque la motivation de maintien de la relation est forte, mais la plupart du temps, la thérapie est une démarche malheureusement vaine, soit parce que le thérapeute se fait lui-même manipuler et conclut un peu rapidement à l’absence de problème, soit parce que le thérapeute, aussi habile soit-il, confronte son patient à ses démons intérieurs d’une manière telle que celui-ci cesse sa thérapie, en méprisant son thérapeute !

Quelle est la différence entre la manipulation et la stratégie ? La stratégie est une progression intelligente du dévoilement des comportements afin de masquer temporairement le but de la manoeuvre, mais qui ne comporte pas de caractère sournois, d’agenda caché, de but malsain. La stratégie est souvent consciente, et peut être expliquée en toute transparence une fois qu’elle n’est plus nécessaire. En revanche, la manipulation, comporte une dimension impossible à révéler, parce qu’inconsciente, jamais reconnue, mais aussi inavouable. C’est ce même caractère sournois qui différencie la manipulation du fait de faire pression sur quelqu’un, de plaider, de chercher à convaincre, aussi longtemps que cette démarche reste franche et transparente.

Comment s’y prend-il pour manipuler ? Les moyens varient selon le caractère du manipulateur et l’intensité de ses besoins de domination. Le manipulateur de type dictateur est le plus reconnaissable : il utilise tous les moyens d’intimidation et de domination de manière assez assumée. Il crie, interrompt, menace, utilise le chantage, ment, impose sa vision et ses propres règles, n’écoute pas son interlocuteur, démolit ou méprise ses arguments, fait mine d’être pressé, en impose par son allure physique et vestimentaire, en vient aux mains si nécessaire, sous-entend qu’il a « le bras long », etc… On peut trouver dans cette catégorie quelques conjoints dominateurs, certains politiciens ou chefs d’entreprise par exemple…

Le manipulateur de type séducteur va choisir une tactique bien plus difficile à déceler, puisqu’il charme, embobine avec douceur, séduit tout le monde, est souriant, donne l’impression d’avoir des contacts partout, flatte et valorise et de cette manière amène son « fan-club » à gober tout ce qu’il veut, à le suivre dans ses raisonnements et dérives. Dans cette catégorie, nous retrouvons des personnalités de type gourou, entourées d’une cour d’admirateurs qui boivent leurs paroles sans recul, des adeptes en manque de repères et de reconnaissance qui sont un peu vite prêts à croire n’importe quoi, pour peu que leur idole leur jette de temps en temps un compliment ou un regard. De façon moins caricaturale, vous en rencontrerez entre autre parmi les habiles commerçants, les avocats futés, les thérapeutes de pacotilles…

Il est difficile de détecter la manipulation mise en place par une apparente victime, qui utilise avec opportunisme des fragilités plus ou moins fictives pour obtenir une attention spéciale, des avantages particuliers, des privilèges. Sous des apparences de douceur, elle tire les ficelles comme bon lui semble, au gré de ses besoins en se plaignant, en pleurnichant, en culpabilisant ses interlocuteurs à qui elle fait remarquer qu’ils sont bien mieux lotis qu’elle et qu’ils lui doivent donc cette attention et cette aide disproportionnées.

Parfois, une personnalité fort généreuse se révèle être manipulatrice. Elle donne son temps et son argent, elle offre des cadeaux, des conseils et des services, et met sa victime dans une position d’endettement qu’elle n’a ni choisie, ni acceptée, mais qui la soumet aux désirs futurs de son généreux donateur.

Ces personnalités aux allures fort diverses sont toutes régies par les mêmes rouages psychologiques : assurer leur stabilité au détriment de celle des autres, qui leur apparaissent comme menaçantes pour leur équilibre intime instable. Les carrosseries et les cylindrées sont fort diverses, mais à l’intérieur, c’est toujours le même moteur !

On sent qu’on se fait manipuler de diverses manières selon l’intensité : à petites doses cela crée un sentiment d’exaspération, d’énervement intense, de malaise ou de peur, on perd confiance en soi et en l’autre, on sent qu’on ne dit pas ce qu’on pense, on dit Oui quand on pense Non, on a peur des représailles, on n’arrive pas à tenir tête, mais face à la durée, à la répétition et à l’intensité de la manipulation, on en arrive à perdre son jugement propre et son bon sens, on est envahi par la toxicité de cette relation, on se sent perdu, vide, épuisé, déprimé ou anxieux, et si ça ne suffit pas pour nous alarmer, le corps s’exprime par des insomnies, des problèmes gastriques, des maux de tête, des dermatites, etc. A ce moment-là, c’est clair, on a besoin d’aide!

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